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A Côté - Un film de Stéphane Mercurio
Revue XXI n°1
Elles sont femmes de détenus. Leur homme est en prison, de l’autre côté du mur. Ce monde, elles l’appréhendent au travers des « parloirs », ces brèves rencontres qui rythment leur vie.
Pendant quatre ans - deux ans de repérages, deux autres de tournage - une documentariste a accompagné ces femmes, à Fresnes, en Région Parisienne, puis dans une maison associative, attenante à la prison de Rennes.
Son film, « A côté », n’a pas encore de diffuseur. Mais XXI a eu un coup de cœur pour ce documentaire sur la prison qui ne montre pas de cellule, pas de gardiens, encore moins de détenus. Juste des femmes qui attendent, qui se font belles, qui se remontent le moral, qui craquent parfois, espèrent toujours. Juste de l’amour.
Aperçu en dix plans, choisis par le dessinateur Jacques Floret et commentés par la réalisatrice, Stéphane Mercurio.


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La borne est un personnage à part entière du film

A une centaine de mètres de l’impressionnante porte bleue de la maison d’arrêt des hommes de Rennes, l’association Ti-Tomm tient un local pour les familles de prisonniers. Femmes et enfants patientent dans ces trois pièces avec un petit jardin, dans l’attente du « parloir ». Ce court moment de rencontre avec le détenu - amoureux, fils, père ou mari – est très, très attendu. C’est également dans la petite maison, contre le mur de la prison, que les familles reviennent « après »…
Ce matin-là, je rencontre « la jeune femme à la queue-de-cheval » pour la première fois. Elle a besoin de parler et de se livrer immédiatement. Notre équipe de trois personnes est légère, sans éclairage, pour ne pas effrayer.
Son futur mari vient d’être incarcéré. Elle vit en banlieue parisienne et a pris le premier train Paris-Rennes, apportant avec elle un sac de linge propre.
Son permis de visite a été accepté, mais elle ne l’a pas encore en main. Les surveillants ont bloqué son parloir. A Ti-Tomm, elle téléphone, téléphone encore. Son avocat intervient. Elle attend...
Pour l’occuper, une bénévole lui décrit le fonctionnement de la borne électronique qui gère automatiquement les rendez-vous de « parloirs ». En début d’après-midi, la visite tant espérée est accordée.
De son histoire, nous avons simplement gardé une séquence : l’explication du fonctionnement de la borne. Cet appareil est un personnage à part entière du film. Les unes et les autres tournent autour. La borne incarne l’administration pénitentiaire, froide et indifférente, sur laquelle les émotions et les passions des femmes de détenus n’ont pas prise.

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La peur de Mélinda

Je passe des heures avec Mélinda et son bébé âgé de quelques semaines. Elle arrive à l’aube, toujours bien avant son « parloir ». Café après café, bribe après bribe, elle finit par se confier. Elle a peur d’arriver en retard parce qu’elle craint que son mari ne se pende… Son père s’est en effet suicidé dans cette même prison quelques années plus tôt.
Je filme régulièrement Mélinda. Devant l’objectif, elle reste souvent évasive et confuse. Pas ce matin. Son « parloir » vient de se terminer. Melinda est sortie fumer une cigarette avec Claire, une autre jeune femme de « parloir ». L’atmosphère est paisible. Les deux femmes discutent. Ma caméra caresse presque le visage de Mélinda.
D’une extrême douceur, le plan-séquence contraste avec la brutalité des propos échangés. Mélinda, adolescente aux joues enflammées, parle de son homme. Elle donne de ses nouvelles : « Ses bras étaient rouges. Il s’était coupé de partout, partout, ses bras, sa poitrine, partout ! ». Ses mains miment des lames qui entaillent la peau.
Je retiens mon souffle. Le suicide plane comme une ombre au-dessus de la prison. Les femmes en parlent peu, mais le redoute sans cesse : « Même quand ils ont l’air bien, on sait qu’ils nous cachent la vérité », disent-elles. Ce matin-là, la brutalité de la prison venait de rendre la parole à Mélinda, 18 ans et déjà mère de famille.

L’amour de Chantal

Quand j’ai rencontré Chantal, je ne pensais pas en faire un personnage du documentaire. Cette femme de détenue parlait très bien de la prison. Presque trop bien, me suis-je dit. Au final, elle est l’un des personnages majeurs du film.
Les trois moments que j’ai filmés avec elle sont tous restés au montage.
C’est une femme extraordinaire. Elle a trente ans de « parloir » derrière elle : « Moi, ma vie a continué. Mais lui, le jour où il a été arrêté, c’est sa vie qui s’est arrêtée. Les enfants ont grandi et eux dans leur cellule, ils se repassent sans cesse ces images de bonheur avec leurs enfants petits et quand ils sortent, les enfants ont grandis ». Comment mieux dire ce que vivent ces femmes ?
Ce jour-là, les surveillants ont refusé à Chantal son « parloir », parce que son homme n’était pas là, sans un mot d’explication.
Chantal n’en sait pas plus. L’attente dure plusieurs heures. L’anxiété la gagne, ses mains se tordent, elle se ronge. Comment fait-elle pour endurer ainsi tantde souffrances et une si longue absence ? Elle ne sait pas vraiment, ne voit qu’une explication : l’Amour.

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Questions sans réponses

A chaque instant, j’ai pensé que je pouvais être l’une de ces femmes de détenus. En les suivant, j’ai imaginé mon enfant, mon mari ou mon père en prison. J’ai éprouvé ce que peut être l’angoisse « de ne pas savoir », la terreur face au suicide, la peur de la bagarre qui tourne mal. J’ai vu leurs nuits blanches et leurs « galères » financières, leur dénuement face à la complexité du droit, la peur du lendemain, la solitude, la honte… Je me suis demandé ce que je ferais à leur place. Je n’ai pas de réponse.
J’ai rencontré près de deux cents familles dans toute la France. Jamais ou presque, l’emprisonnement de l’être aimé n’était contesté par elles. Mais les mêmes questions revenaient encore et toujours : « Pourquoi je ne peux jamais rien savoir ? Pourquoi la première fois que je viens le voir en prison sans en connaître les règles, le linge m’est-il jeté au visage parce que « non réglementaire » ? Pourquoi je ne peux pas lui apporter de livres ? Pourquoi la nourriture doit-elle entrer en cachette ? Pourquoi les détenus doivent-ils tout « cantiner » à des prix prohibitifs ? Pourquoi ne me prévient-on pas s’il est transféré ? Pourquoi n’est-il pas informé si je loupe un parloir que c’était juste pour une minute de retard ? Pourquoi le cahier d’école de ma fille peut-il entrer à Rennes et pas à Fresnes pour être signé par son père ? ».
A leurs questions, j’ajoute les miennes. Je me demande pourquoi la peine s’étend aussi aux familles – souvent l’unique chance de retrouver une vie normale à la sortie. Je ne sais pas non plus où ces femmes puisent les ressources d’un tel amour, sans limites. En serai-je moi aussi capable ?

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Séverine, la révoltée

Entre deux « parloirs », les femmes vivent en suspens, dans l’attente de la prochaine rencontre. Elles en rêvent, elles l’imaginent. Pour se sentir moins seules, chez elles, le soir, elles enfilent parfois le linge qu’il a porté. Elles voudraient que ces 45 minutes soient idéales et éternelles. Elles aimeraient qu’ils aient le temps de tout se dire, de se consoler, de s’aimer. Impossible. Ces 45 minutes sont toujours frustrantes, forcément décevantes.
Cela n’interdit pas de s’y préparer avec fébrilité. Quand approche de l’heure du « parloir », les rouges à lèvres, mascaras, parfums et brosses à cheveux surgissent des sacs. Le petite salle de bain de Ti-Tomm se transforme pour quelques minutes en institut de beauté.
Séverine se prépare. Séverine toujours tirée à quatre épingle, toujours aux abois en fin de mois. Séverine vient à chaque parloir, trois fois par semaine, suivie par ses trois enfants. Quand je la rencontre, drôle, belle, provocante, fragile, avec son argot bien trempé, j’ai un coup de cœur. Je l’aime parce qu’elle estrévoltée. Les femmes de détenus ponctuent souvent leurs phrases d’un « C’est comme ça ! » d’impuissance. Pas Séverine. Elle est en colère.
Séverine calcule l’âge de ses enfants à la sortie de son mari s’il écluse toute sa peine. Il a cinq ans de détention derrière lui, il lui en reste sept. A sa sortie, la fille de Séverine aurait 13 ans, son fils 20 ans. « Quel âge j’aurais ? », redemande l’enfant de 13 ans. « 20 ans ! », crie Séverine. Pour la première fois, je comprends vraiment ce que signifient douze années de prison.

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« Votre fils n’est plus là »

Les familles souffrent terriblement des informations partielles et souvent indéchiffrables qui leur sont délivrées. La logique de l’administration pénitentiaire leur échappe.
Un père, venu pour un « parloir », raconte à Aurélia, la responsable de Ti-Tomm, comment sa femme et lui ont appris la tentative de suicide de leur fils : « A la porte, ils nous ont dit : « Votre fils n’est plus là ». On a fait les recherches. On a fait tous les hôpitaux et c’est comme ça qu’on a su qu’il avait été hospitalisé. Ils nous ont dit : « Vous n’avez pas le droit de visite », et c’est là où on s’est dit : « Ouh là, cette fois ce doit être très grave ». Tu te mets en colère c’est encore pire…Alors, vous arrivez à chaque visite en espérant qu’on ne vous annonce pas une mauvaise nouvelle… ».


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Fleurs de prison

Marie-Christine rayonne de bonheur. Son mari lui a offert des fleurs au « parloir ». Elle les brandit comme un trésor. Moment magique. Comment a-t-il fait ? Comment des fleurs peuvent-elles prendre vie dans cet univers de béton et de barreaux ? Marie-Christine est fière : « Il ne me le dit pas. C’est son petit secret. Lui aussi a le droit d’avoir des petits secrets ».
Tout au long du tournage, Marie-Christine ne cesse d’annoncer la sortie imminente de son homme. Plus que quelques semaines… Bientôt. La sortie espérée n’aura pas lieu.
Comment accepter de passer douze ans sans l’homme que l’on aime ? Je ne sais pas. Quand l’occasion m’a été offerte de rencontrer les détenus, je l’ai refusée. Je veux les imaginer au travers du regard des femmes. Parfois, je les déteste pour leur égoïsme. Parfois aussi, je les admire pour leur résistance à l’enfermement et leur capacité à rester debout. Beaucoup seront broyés. En sortant, sauront-ils encore aimer ?

La maison de « Ti-Tomm »

J’ai commencé les repérages près de chez moi, dans le centre d’accueil de la prison de Fresnes. Dans une minuscule pièce toujours bondée, j’ai passé des semaines à écouter les femmes de détenus qui me faisaient découvrir un univers dont je ne savais rien ou presque.
Après deux années d’enquête, dont cinq mois de présence sur place, l’administration pénitentiaire, propriétaire des murs du centre d’accueil, a prétexté du niveau rouge du plan Vigipirate pour interdire la caméra.
Sur le moment, cette interdiction, quinze jours avant d’entamer le tournage, a pris l’allure d’un cataclysme. Mais nous n’avons pas renoncé et avons déposé un dossier d’avance sur recettes auprès du Centre national du cinéma (CNC). Ainsi ce film est devenu un film de cinéma.
Il restait, toutefois, à trouver un centre d’accueil indépendant de l’administration. Ils sont très peu nombreux. Après plusieurs semaines de recherches, j’ai rencontré l’équipe de Ti-Tomm.
J’avais une crainte. Que la petite maison chaleureuse de Rennes atténue la violence que j’avais ressentie dans les autres lieux d’accueil. Je me trompais. La prison est dure, toujours. Les mots étaient les mêmes.


Anne-Catherine attend

Le compagnon d’Anne-Catherine est en détention préventive depuis plusieurs mois. « On attend le procès, on attend les parloirs, on attend des nouvelles de l’avocat, on attend la sortie, on attend... On attend, on attend tout le temps », dit-elle, dans un sourire comme une grimace.
Le sourire permet à ces mères-courage de donner le change, il est leur politesse, leur passe-partout. Il sert à tromper l’attente, à bien paraître devant le détenu, à faire bonne figure devant les proches, à garder sa dignité au tribunal…
Les larmes sont cachées derrière ce sourire. Elles effleurent souvent, sont ravalées toujours. Il faut tenir. La détention préventive peut s’éterniser sur des années. Ensuite vient le procès, le choc de la condamnation et l’horizon flou de la libération qui peut varier de quelques années…











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